Trop courir est-il mauvais pour la santé ?

Vous vous souvenez de l’étude « un verre de vin = une heure de sport » ? Dans la famille, j’appelle : « mieux vaut ne rien faire plutôt que courir de trop » (car c’est mauvais pour la santé).

Un proche bienveillant a peut-être partagé avec vous le lien vers un de ces articles :

  • « Courir trop souvent serait aussi dangereux pour le cœur que de ne rien faire » (RTL TVI) ;
  • « Trop de jogging est mauvais pour la santé » (Flair) ;
  • « L’abus de jogging est mauvais pour la santé » (Le Figaro) ;
  • « L’étude de longue durée qui montre que trop courir est pire que de ne pas courir du tout » (Atlantico) ;
  • « Stop that binge jogging! Three times a week is best for you… and too much is as bad as doing nothing » (Daily Mail).

Si les sources citées dans la presse varient, tous ces titres reposent sur les conclusions d’une étude danoise, publiée en février 2015 au Journal de l’American College of Cardiology (1).

Alors, faut-il s’inquiéter si vous dépassez la « dose » fatidique des 2h30 ou 3 entraînements par semaine ? Nous avons analysé l’étude originale.

Ce que dit l’étude

Les chercheurs danois ont voulu établir s’il existait un lien entre la mortalité à long terme, toutes causes confondues, et la pratique de la course à pied, mesurée en termes de volume, de fréquence et de vitesse.

Des travaux menés dans le cadre plus large d’une enquête de santé publique, commencée dès 1975 et intitulée « The Copenhagen City Heart Study » (2). À sa tête : le Dr Peter Schnohr, cardiologue, épidémiologiste formé à Berkeley et ancien sprinteur, parmi les meilleurs athlètes du Danemark au début des années 1960.

Le scientifique Peter Schnohr court encore deux fois par semaine

A 70 ans passés, Peter Schnohr court toujours. Deux fois par semaine. Crédit photo : b.dk

Un premier volet de l’étude a démontré que les joggeurs vivaient en moyenne 6 ans de plus que les non-joggeurs (3). Ce gain d’espérance de vie semblait toutefois supprimé lorsque la pratique du jogging dépasse 4 heures et / ou 3 séances hebdomadaires et / ou s’effectue à allure rapide.

Pour vérifier l’hypothèse d’une association en U (le risque de décès décroit puis croit de nouveau avec l’intensivité de la pratique du jogging), les chercheurs vont utiliser les données d’une population de 5.048 hommes et femmes âgés de 20 à 95 ans, parmi lesquels 1.098 joggeurs et 3.950 non-joggeurs, suivis à partir de 2001 jusqu’en avril 2013.

Les sujets sont dits en bonne santé ; les personnes présentant des antécédents de maladie coronarienne, d’attaque ou de cancer sont exclues de l’analyse. On retrouve toutefois au sein de cette population une grande diversité en termes d’âge, de statut socioéconomique et d’autres facteurs de risque comme la consommation de tabac, d’alcool ou le diabète sucré. Ces éléments font l’objet d’un ajustement statistique.

Le niveau d’activité physique pendant le temps libre est déterminé au moyen d’un questionnaire auto-administré. C’est sur cette base que plusieurs échantillons sont prélevés dans la population.

Un premier échantillon de 413 non joggeurs sédentaires est retenu pour l’analyse. Sont considérées comme sédentaires : les personnes déclarant moins de 2 heures par semaine d’activité physique légère (marche, vélo).

Les coureurs sont eux répartis en trois groupes en fonction de leur réponse aux questions portant sur le volume hebdomadaire, la fréquence et la vitesse du jogging. Les auteurs optent pour la vitesse perçue (lente, moyenne ou rapide) plutôt que la vitesse absolue car il existe de très larges différences en termes d’âge et de forme physique au sein même du contingent de coureurs.

La répartition des coureurs en trois groupes. Crédit image : JACC

Les critères de répartition des coureurs en trois groupes. Crédit image : J Am Coll Cardiol

Les coureurs légers : déclarent courir moins de 2.5 h par semaine, max. 3 fois par semaine et à une allure faible ou moyenne. Cet échantillon comporte 576 individus.

Les coureurs intensifs (strenuous) : déclarent courir à une allure rapide et en tous cas supérieure à 7 Miles/h (11,27 km/h), avec soit un volume hebdomadaire supérieur à 4h, soit une fréquence supérieure à 3 fois par semaine, avec un min. de 2.5 h hebdomadaires. Ils sont au nombre 40.

Les coureurs modérés, enfin : ce sont ceux dont la pratique, quantifiée par la combinaison fréquence / volume / vitesse, ne permet pas le classement dans les deux groupes précédents. Ils sont 262.

Un traitement statistique (régression de Cox, modèle à risque proportionnel) a été effectué pour comparer le risque de décès au sein des différents groupes, indifféremment de l’âge.

En voici les résultats.

  • Si le risque instantané de décès (HR) est égal à 1 chez les sédentaires, une pratique de 1 à 2.4 heures (= 2h24 minutes) de jogging hebdomadaire est associée à un risque trois fois moindre, 0.29 ;
  • la fréquence optimale est de 2 à 3 fois par semaine (HR 0.32) ou max. 1 fois par semaine (HR 0.29) ;
  • la vitesse optimale est basse (HR 0.51) ou moyenne (HR 0.38).

Les joggeurs légers présentent le risque le plus bas (HR 0.22), suivis des coureurs modérés (HR 0.66) et des coureurs intensifs (HR 1.97 – chiffre obtenu après ajustement statistique, nous y reviendrons).

Ces résultats suggèrent que la relation entre la mortalité toutes causes confondues et la dose de jogging dessine bien une courbe en forme de U : les coureurs légers et modérés présentent un taux de mortalité significativement réduit par rapport à celui des sédentaires, tandis que les coureurs intensifs présentent un taux de mortalité statistiquement similaire à celui des non-coureurs.

En conclusion, les auteurs recommandent une pratique légère ou modérée, à raison de 1 à 2.4 heures de jogging par semaine, avec un max. de 3 séances hebdomadaires. Et de souligner qu’une telle pratique représente un objectif à la fois concret, accessible et soutenable à long terme pour l’adulte soucieux de sa longévité. Une pratique plus intensive semble par contre inutile, voire nocive, le taux de mortalité chez les coureurs assidus étant le même que chez les sédentaires.

À la simple lecture de l’abstract (résumé), nous obtenons une conclusion plus nuancée que celle reprise par les médias. Deux explications :

  • les journalistes n’ont pas lu l’étude originale, les articles sont des traductions ou des résumés de dépêches ou d’autres articles déjà parus ;
  • la peur fait vendre …

Si de nombreux joggeurs récréatifs peuvent d’ores et déjà être rassurés, la plupart des coureurs compétitifs restent face à leurs questions. Devez-vous, pour préserver votre santé, réduire votre volume d’entraînement, remettre en question le programme censé vous emmener au top de vos capacités au départ de votre prochain objectif ? La popularité grandissante d’épreuves d’endurance exigeantes comme le marathon, l’ultra ou le triathlon longue distance annonce-t-elle une hécatombe future ? Poursuivons l’analyse.

La critique

Le sérieux de l’étude de Copenhague n’est pas remis en question : les données sont exhaustives et le taux de suivi est proche de 100%. La publication dans une revue scientifique signifie relecture par des pairs. Mais l’analyse du lien entre pratique de la course à pied et risque de décès a tout de même ses limites. Certaines sont reconnues par les auteurs eux-mêmes.

Par exemple : la dose hebdomadaire de jogging a été déterminée sur la seule base d’un questionnaire rempli par les sujets entre 2001 et 2003. Le volume et l’intensité réels, déclarés mais pas mesurés, sont inconnus. Idem pour la continuité de la pratique au cours des années, même si les auteurs pensent que le jogging est une habitude stable dans le temps.

Autre exemple, les valeurs limites de temps, fréquence et vitesse de course semblent avoir été déterminés arbitrairement. Mais Schnohr et ses confrères ont pour but de tester une hypothèse. Pas (encore) d’explorer les mécanismes liant exercice intensif et longévité, ni de formuler des recommandations de santé publique. Ils l’admettent sans peine.

On se retrouve du coup avec des échantillons de coureurs dont la taille pose problème.

Show me the bodies – « Qu’on me montre les corps » s’écrie à ce propos Amby Burfoot. Vainqueur du marathon de Boston en 1968 et éditorialiste dans le magazine Runner’s World, Amby Burfoot n’est pas un scientifique mais il est un observateur avisé des questions liant running et santé. Ses prises de position lui ont valu une réponse écrite de James O’Keefe, co-auteur de l’étude de Copenhague, dans Heart, une revue scientifique appartenant au British Medical Journal (4).

Il n’y a eu, en effet, que très peu de décès parmi les joggeurs. En plus de dix ans de suivi, une seule personne est décédée au sein du groupe de 50 joggeurs courant plus de 4 heures par semaine. Deux décès sont survenus parmi les 40 coureurs intensifs. Cinq décès parmi les 84 coureurs dépassant les 3 séances hebdomadaires. Contre 128 décès chez les 413 sédentaires.

Qu’on ait estimé que le risque de décès était aussi élevé chez les coureurs les plus assidus que chez les sédentaires relève en fait du traitement statistique.

Les résultats de certains échantillons présentent un large intervalle de confiance. Crédit image : JACC

Certains résultats présentent un large intervalle de confiance. Crédit image : J Am Coll Cardiol

Lorsque les échantillons comprennent très peu d’individus, et c’est le cas pour ceux sur lesquels reposent les conclusions de l’étude, le hasard (un mort de plus ou de moins) peut faire basculer les résultats. Le risque y est donc calculé avec un large intervalle de confiance.

Par exemple : dans le groupe des plus de 4 heures par semaine, la valeur réelle du risque (HR) se trouve avec une probabilité de 95% dans un intervalle de 0.08 à 4.36. Autrement dit, le risque de décès peut tout aussi bien être 10 fois moindre ou quatre fois plus élevé que celui du groupe de référence (les sédentaires).

Des chercheurs américains brocardent cette imprécision dans un commentaire publié au Journal de l’American College of Cardiology en même temps que l’étude (5).

Leurs propres travaux (6), menés aux États-Unis sur des échantillons plus significatifs de min. 2.500 coureurs, montrent un risque de décès, toutes causes confondues et causes cardio-vasculaires spécifiques, inférieur à celui des non-coureurs dans tous les groupes de coureurs, même les plus assidus (plus de 20 Miles ou plus de 6 séances hebdomadaires, par exemple).

Autre étude, autres résultats. Image : J Am Coll Cardiol

Autre étude, autres résultats. Crédit image : J Am Coll Cardiol

Des cardiologues français soulignent par ailleurs que l’échantillon des sédentaires est composé à 57% de femmes, tandis que 80% des coureurs du groupe intensif sont des hommes ; or, la différence d’espérance de vie entre hommes et femmes dans la population considérée est de 3.9 ans (7). Un facteur qui, selon les médecins, affaiblit les analyses. Mais est-il nécessaire d’encore s’étendre sur la question des échantillons ?

Dernière critique : consommation de tabac, hypertension, diabète sont considérés comme des facteurs de confusion et font à ce titre l’objet d’un contrôle statistique. Autrement dit, les chiffres sont lissés pour isoler l’effet du running et « faire comme si » il y avait autant de fumeurs, d’hypertendus et de diabétiques chez les coureurs que chez les sédentaires. Pour Alex Hutchinson, journaliste scientifique (8), cela revient à gommer des bienfaits connus de la course à pied.

Et la publication de Schnohr et confrères de se conclure par ces mots : l’analyse statistique montre une corrélation, un lien, mais ne permet pas de démontrer une causalité. L’existence d’une quantité d’exercice au-delà de laquelle la pratique de la course à pied n’apporte aucun bénéfice supplémentaire en termes d’espérance de vie reste donc une hypothèse, à confirmer par d’autres études.

En conclusion

Alors, courir de trop est-il dangereux ? La seule étude danoise ne permet pas de l’affirmer.

En l’absence de vérité scientifique établie à ce jour, rappelons les conseils de bon sens véhiculés par les médecins (cardiologue et médecin du sport) dans ces deux articles :

  • « Courir, dangereux pour le cœur ? » (La Presse) ;
  • « Trop de jogging, mauvais pour la santé ? Ce n’est pas vrai pour tout le monde » (L’Obs).

Progressivité, suivi médical, en particulier à partir de 35 ans, sans négliger ces régulateurs naturels que sont l’envie et le plaisir, sont les clés d’une pratique saine et raisonnée.

Jonathan Quique ©RunningGeek.be 2016

Références :

1. Schnohr P, O’Keefe J, Marott J et al. (2015) Dose of Jogging and Long-Term Mortality. J Am Coll Cardiol. 2015;65(5):411-419. doi:10.1016/j.jacc.2014.11.023

2. Aguib Y, Al Suwaidi J (2015) The Copenhagen City Heart Study (Østerbroundersøgelsen). Glob Cardiol Sci Pract. 2015; 2015(3): 33. doi:10.5339/gcsp.2015.33

3. Schnohr P, Marott J, Lange P, Jensen G (2013) Longevity in male and female joggers: the Copenhagen City Heart Study. Am J Epidemiol. 2013;177:683-689. doi:10.1093/aje/kws301.

4. O’Keefe J, Lavie C (2012) Run for your life … at a comfortable speed and not too far. Heart. doi:10.1136/heartjnl-2012-302886

5. Lee D, Lavie C, Vedanthan R (2015) Optimal dose of running for longevity: is more better or worse? J Am Coll Cardiol. 2015;65:420-422. doi:10.1016/j.jacc.2014.11.022

6. Lee D, Pate R, Lavie C et al. (2014) Leisure-Time Running Reduces All-Cause and Cardiovascular Mortality Risk. J Am Coll Cardiol. doi:10.1016/j.jacc.2014.04.058

7. Charansonney O, Cohen-Solal A (2015) Sex, Jogging, and Mortality: The Copenhagen City Heart Study.  J Am Coll Cardiol. 2015;65(24):2672-2672. doi:10.1016/j.jacc.2015.03.589

8. Hutchinson A (2014) Will Running Too Much Kill You? Runner’s World

Une réflexion sur “Trop courir est-il mauvais pour la santé ?

  1. Je n’avais pas encore pris le temps de lire cet article. Erreur réparée à présent. Pourquoi ? Tout simplement parce que je ne me sentais pas concerné, compte tenu de mon manque total d’assiduité à l’entraînement.

    Mes objectifs 2017 se confirmant et étant pour moi très ambitieux (un trail long et un marathon), ma fréquence d’entraînement va se régulariser et augmenter fortement. C’est donc une question qui s’impose à moi.

    Comme toujours avec les statistiques et les chiffres de manière générale, on leur fait dire ce que l’on veut et les conclusions de l’étude peuvent être interprétées. Il n’empêche que le décryptage que tu réalises dans cet article permet au vulgum pecus (que je suis), de comprendre cette kyrielle de chiffres ! 🙂

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