Les coureurs sont les meilleurs géniteurs, vraiment ?

C’est l’info « course à pied » qui buzze pour le moment : mesdames, le mâle idéal se trouve probablement dans la tribu des runners. Jugez-en plutôt ces quelques titres épinglés sur le web :

  • « Pour trouver l’homme idéal, il faut chercher chez les marathoniens » (Slate)
  • « L’homme idéal est marathonien : les résultats d’une étude scientifique ! » (Running Club)
  • « Les femmes plus attirées par les marathoniens ? » (La Libre)
  • « L’attrait sexuel du coureur de fond expliqué » (Le Soir)
  • etc.

Derrière ces articles, une seule et même étude sur laquelle nous vous proposons de revenir en détail.

Une étude menée par des chercheurs de Cambridge

L’étude a été menée par des chercheurs en anthropologie biologique de l’université de Cambridge (1).

L’anthropologie physique et biologique est la discipline qui étudie, notamment, les bases biologiques du comportement des humains (Wikipédia). Les auteurs ne sont donc pas des spécialistes de la course à pied mais s’intéressent bien … aux mécanismes de la séduction.

A leur crédit : Cambridge figure parmi les universités les plus réputées au monde. Elle figure dans le top 5 du classement académique des universités mondiales depuis que ce ranking existe. On peut difficilement soupçonner la vénérable institution anglaise de chercher le coup de pub par le biais d’une étude bidon.

Une histoire de chasse et de longueur des doigts

L’étude est intitulée Can Persistence Hunting Signal Male Quality? A Test Considering Digit Ratio in Endurance Athletes (2) ; en français : « La chasse à l’épuisement peut-elle indiquer la qualité masculine ? Un test prenant en compte le ratio digital chez les athlètes d’endurance ».

La chasse à l’épuisement est une technique de chasse consistant à isoler un animal puis à le courser jusqu’à ce qu’il s’écroule, victime d’hyperthermie. Une traque rendue possible par un avantage évolutif incontestable de l’homme sur les autres espèces. C’est ce qu’explique Chris McDougall dans Born to Run (3) :

« pour la plupart des chevaux, le galop le plus rapide est de 7,7 mètres par seconde. Ils sont capable de maintenir cette allure pendant une dizaine de minutes, puis doivent revenir à 5,8 m/s. Un marathonien de niveau international tient, lui, plusieurs heures à 6 m/s. Le cheval peut creuser l’écart au départ mais, avec un peu de patience et une distance suffisante, il est possible de le rattraper lentement (…)

Nous sommes capables d’évacuer l’excès de chaleur quand nous courrons, alors que les animaux ne peuvent haleter quand ils galopent. On peut courir dans des conditions qui ne le permettent pas aux animaux ».

Aujourd’hui, seules quelques tribus (Bochimans dans le désert du Kalahari, Tarahumaras au Nord du Mexique) perpétuent la chasse à l’épuisement. Si vous êtes intéressé par le sujet, Nicolas Pain y consacre un article très richement documenté sur son blog Inquiries.

En 2011, des marathoniens ont tenté de reproduire la chasse à l'épuisement dans le cadre d'un film documentaire - crédit photo : Ryan Heffernan

En 2011, des marathoniens ont tenté de reproduire la chasse à l’épuisement dans le cadre d’un film documentaire – crédit photo : Ryan Heffernan

Dans leur introduction, les auteurs de l’étude soulignent que ce mode de chasse primitif, antérieur à l’apparition des armes, peut avoir exercé une pression sélective en faveur des individus dotés des meilleures capacités d’endurance. Autrement dit : il y a 2,5 millions d’années, les hominidés capables de courir le plus longtemps et qui, vraisemblablement, étaient aussi les meilleurs chasseurs, sont susceptibles d’avoir été avantagés par la sélection naturelle.

C’est cette théorie qui a été largement relayée au cours des derniers jours. Les femmes auraient gardé une préférence pour les mâles les plus endurants, associant inconsciemment qualités athlétiques et génétiques. Dans la suite de l’article original, les auteurs tentent de démontrer cette association.

La performance en course à pied comme signal du potentiel reproductifL’équipe de chercheurs anglais pointe la testostérone comme facteur favorable à la reproduction. Un haut taux de testostérone est, entre autres, corrélé à l’intensité du désir sexuel et au nombre de spermatozoïdes expulsés lors de l’éjaculation. Si l’étude parvient à établir le lien entre testostérone et course à pied, les performances en endurance deviennent en effet un indice de prédiction du succès reproductif.

Venons-en aux doigts. Le ratio digital, parfois noté 2D:4D, correspond à la division de la longueur de l’index (doigt 2D) par celle de l’annulaire (doigt 4D).

  • Si vos deux doigts ont la même longueur, la valeur de ce ratio est 1 ;
  • si l’index est plus long, la valeur de ce ratio est supérieure à 1 ;
  • si l’annulaire est plus long, la valeur de ce ratio est inférieure à 1.

Le rapport avec le sujet qui nous occupe ? La longueur relative de ces deux doigts est déterminée par l’exposition du fœtus aux androgènes pendant la grossesse. Un ratio digital inférieur à 1, synonyme d’une importante exposition prénatale à la testostérone, est fortement corrélé aux caractéristiques de la fertilité masculine évoquées plus haut.

Établir la corrélation entre course à pied et rapport 2D:4D revient donc à prouver un lien entre running et attrait sexuel de l’homme.

Pour le vérifier, les anthropologues ont tout simplement décidé de mesurer la main de plus de 500 coureurs (439 hommes et 103 femmes) alignés sur le Robin Hood Half Marathon 2013 (une épreuve courue, vous l’aurez deviné, dans le Comté de Nottingham).

Les chercheurs ont estimé que le semi-marathon était la distance la plus pertinente dans la perspective d’une comparaison avec la chasse à l’épuisement. Le temps à l’arrivée a été retenu comme indicateur de performance, confronté au ratio 2D:4D mesuré grâce à une photocopie de la main de chaque volontaire après la course.

Relation entre ratio digital et performance sur le semi-marathonLes analyses statistiques nous livrent les conclusions suivantes :

  • le ratio digital moyen était significativement inférieur chez les hommes ;
  • il y a, dans les deux groupes (h/f), une corrélation entre ratio digital et temps réalisé ;
  • les hommes ont couru plus vite que les femmes.

L’hypothèse a donc bien été vérifiée, avec les meilleurs temps constatés chez les coureurs dont le ratio était le plus bas.

La relation temps / ratio digital était particulièrement forte au sein de l’échantillon masculin, avec un temps moyen supérieur de 24 minutes et 33 secondes chez les 10% d’hommes dont le ratio 2D:4D  était le plus élevé, contre les 10% au ratio le plus bas. Chez les femmes, cette différence moyenne n’était que de 11 minutes et 59 secondes. Ceci valide une seconde hypothèse : c’est chez l’homme que les aptitudes athlétiques ont joué le rôle le plus important dans la sélection naturelle.

Oui, mais …

S’il s’agit de résultats intéressants, les auteurs soulignent d’eux-mêmes les limites de leur étude. Il n’est pas exclu qu’une variable indépendante des qualités de coureur / chasseur soit une meilleure explication du succès reproductif.

Surtout, ces recherches n’ont pas démontré que les femmes étaient réellement plus attirées par les coureurs les plus rapides. Même si elles auraient toutes les raisons de l’être 😉 Mais ça, ce sera peut-être pour une prochaine étude !

Jonathan Quique ©RunningGeek.be 2015

Références

  1. Distance running may be an evolutionary ‘signal’ for desirable male genes. Cambridge University
  2. Longman D, Wells JCK, Stock JT (2015) Can Persistence Hunting Signal Male Quality? A Test Considering Digit Ratio in Endurance Athletes. PLoS ONE 10(4): e0121560. doi:10.1371/journal.pone.0121560
  3. Mc Dougall C (2012) Born to Run. éd. française, Éditions Guérin, Chamonix, pp. 313 – 358.

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